La Bibliothèque — BIB-2026-001

La Terre dans le Coran

Huit dictionnaires arabes classiques. Neuf exégètes sur 900 ans. Sept termes coraniques. Tous convergent vers le même sens : étendre, aplanir, déployer.

Auteur
Terre Étendue Islam
Date
Avril 2026 — v1.0
Lecture
~35 min
Sources
8 dictionnaires · 9 mufassirīn · 18 traditions

01 Introduction : quand les mots parlent d'eux-mêmes

Le Coran utilise sept termes distincts pour décrire la Terre. Le courant concordiste affirme que certains de ces termes « anticipent » la sphéricité terrestre. Cet article soumet cette prétention à l'examen le plus rigoureux possible : les dictionnaires arabes classiques, les exégètes des premières générations, et la morphologie de la langue arabe elle-même.

Le résultat est sans appel : les sept termes convergent vers un champ sémantique unique — l'extension horizontale, l'aplanissement, le déploiement bidimensionnel. Le Coran dispose du vocabulaire de la rotondité (kura, mudawwar, kurawī). Aucun de ces termes n'apparaît dans les descriptions coraniques de la Terre.

02 Daḥā : l'analyse décisive (79:30)

وَالْأَرْضَ بَعْدَ ذَلِكَ دَحَاهَا

« Et la Terre, après cela, Il l'a daḥāhā. » Sourate Al-Nāziʿāt — 79:30

Le courant concordiste (Zakir Naik, Zaghlūl al-Najjār, Wahba al-Zuḥaylī) interprète daḥā comme « donner la forme d'un œuf d'autruche », impliquant une anticipation de la forme oblate de la Terre. Examinons les sources primaires.

Huit dictionnaires arabes classiques (385H – 1205H)

LexicographeDécèsOuvrageDéfinition de daḥā
Ṣāḥib ibn ʿAbbād385HAl-Muḥīṭ« Al-daḥw : l'extension (al-basṭ) »
Al-Jawharī393HAl-Ṣiḥāḥ« Daḥā : Il l'a aplanie (basaṭtuhā) »
Ibn Sīdah458HAl-Muḥkam« Il l'a étendue et préparée (basaṭahā wa mahhadahā) »
Al-Rāghib~502HAl-MufradātCite al-udḥiyy comme acte d'étendre
Ibn al-Athīr606HAl-Nihāyah« Al-daḥw : l'aplatissement (al-basṭ) »
Ibn Manẓūr711HLisān al-ʿArab« Il l'a étendue (basaṭahā) »
Al-Fayrūzābādī817HAl-Qāmūs« Il l'a étendue (basaṭahā) »
Al-Zabīdī1205HTāj al-ʿArūs« Il l'a étendue et élargie »

Résultat : le terme systématiquement employé pour gloser daḥā est basaṭa (étendre, aplanir). Aucun des huit dictionnaires n'emploie de terme relevant du champ sémantique de la sphéricité (kawwara, dawwara, kura).

Al-udḥiyy : le nid aplani, pas l'œuf

L'argument concordiste repose sur l'identification de daḥā avec duḥiyyah (présenté comme « œuf d'autruche »). L'examen lexicographique révèle que le dérivé attesté est al-udḥiyy :

الأُدْحِيُّ وَالإِدْحِيُّ: مَبِيضُ النَّعَامِ فِي الرَّمْلِ، لِأَنَّ النَّعَامَةَ تَدْحُوهُ بِرِجْلِهَا ثُمَّ تَبِيضُ فِيهِ وَلَيْسَ لِلنَّعَامِ عُشٌّ
« Al-udḥiyy : l'endroit dans le sable où une autruche pond son œuf. Car l'autruche l'étale (tadḥūhu) avec sa patte — c'est-à-dire elle l'aplatit — puis y pond ses œufs. L'autruche n'a pas de nid [élevé]. » — Ibn Manẓūr, Lisān al-ʿArab, vol. 14, p. 260

Al-udḥiyy désigne l'endroit aplani dans le sable, non l'œuf. L'action daḥā décrit le geste d'aplatissement du sol par les pattes de l'autruche. Le boulanger qui daḥā la pâte à pain « l'a aplanie, étendue et élargie » (Dr Muḥammad Ḥasan). Le hadith de ʿAlī : « Ô Allah, Celui qui a étendu (dāḥī) les terres étendues (al-madḥuwāt). »

Neuf mufassirīn de toutes les écoles (310H – 1250H)

MufassirÉcoleDécèsGlose de daḥāhā
Al-ṬabarīTraditionniste310H« Aplanie en longueur et en largeur »
Makkī al-QayrawānīMālikite437H« Aplanie, sans courbure »
Al-MāwardīShāfiʿite450H« Réfutation de ceux qui disent qu'elle est sphérique »
Al-WāḥidīShāfiʿite468H« Rendre long et large »
Fakhr al-Dīn al-RāzīAshʿarite606H« Ne peut être suivi que si la Terre est plate »
Al-QurṭubīMālikite671H« Étendue dans toutes les directions ; réfute la sphéricité »
Al-JalālaynShāfiʿite864/911H« Étendue (basaṭahā) »
Ibn ʿĀdilḤanbalite880H« Aucune preuve pour la sphéricité »
Al-ShawkānīMujtahid1250H« Étendue ; réfutation de la sphéricité »

Le cas al-Rāzī : l'aveu décisif

Fakhr al-Dīn al-Rāzī est un partisan de la sphéricité sur des bases philosophiques aristotéliciennes. S'il reconnaît que le sens littéral indique la planéité, aucun promoteur de la sphéricité ne dispose d'argument exégétique. Il écrit :

اعْلَمْ أَنَّ هَذَا القَوْلَ إِنَّمَا يَتِمُّ إِذَا قُلْنَا الأَرْضُ مُسَطَّحَةٌ لا كُرَةٌ
« Sache que cette interprétation ne peut être suivie que si nous disons que la Terre est plate (musaṭṭaḥa) et non sphère (kura). » — Al-Rāzī, Mafātīḥ al-Ghayb, commentaire de 13:3

Al-Rāzī — qui aurait eu un intérêt doctrinal à trouver la sphéricité dans le Coran — ne prétend à aucun moment que daḥā signifie « sphériser ». L'interprétation concordiste moderne est sans précédent, même chez ses partisans potentiels.

03 Suṭiḥat : l'explicite de l'aplanissement (88:20)

وَإِلَى ٱلْأَرْضِ كَيْفَ سُطِحَتْ

« Et la terre, comment elle a été suṭiḥat (aplanie) ? » Sourate Al-Ghashiyah — 88:20

La racine s-ṭ-ḥ ne présente aucune ambiguïté : saṭḥ = surface plane, toit plat ; musaṭṭaḥ = aplani, plat — antonyme de kurawī en arabe contemporain.

« Suṭiḥat est évident en ce que la Terre est un saṭḥ (surface plane), et c'est l'avis des savants de la Sharīʿa (ʿulamāʾ al-sharʿ) — pas une sphère comme le disent les astronomes (ahl al-hayʾa). » — Al-Jalālayn, Tafsīr, p. 765

Al-Suyūṭī confirme dans Al-Iklīl (p. 286) : « Il y a en cela une réfutation de la parole des astronomes selon laquelle la Terre est sphère (kura) et non surface plane (saṭḥ). »

04 Cinq termes coraniques complémentaires

Madda (13:3, 15:19, 50:7) — étendre vastement. Al-Qurṭubī rapporte qu'Ibn ʿAbbās a commenté : « Nous l'avons aplanie à la surface de l'eau comme on étend un tapis... et cela réfute ceux qui prétendent qu'elle est comme une sphère. »

Farasha (2:22, 51:48) — étaler comme un tapis. Bisāṭ (71:19) — tapis, surface étendue. Mihād (78:6, 20:53) — berceau, couche plane. Ṭaḥā (91:6) — étendre immensément, aplanir de tout côté.

05 Le Falak : « orbite » ou vague suspendue ? (21:33, 36:40)

كُلٌّ فِي فَلَكٍ يَسْبَحُونَ

« Chacun vogue (yasbahūn) dans un Falak. » Sourate Al-Anbiyāʾ — 21:33

Les linguistes des premières générations — al-Kalbi, al-Farraʾ (m. 207H), Abū ʿUbayd al-Harawī (m. 401H) — définissent unanimement Falak comme « vague de la mer dans son mouvement circulaire ». Le jumhūr des mufassirīn (rapporté par al-Nasafī, Abū Ḥayyān et al-Ālūsī) identifie le Falak au Mawj al-Makfūf — la vague suspendue sous le Trône.

L'argument de Ḥasan al-Baṣrī tiré du verbe yasbahūn est décisif : on nage dans un fluide, pas dans le vide spatial. Le verbe exclut toute structure rigide et implique un milieu aquatique. Le modèle d'Ibn ʿAbbās (saqiyyah, la roue hydraulique) décrit un circuit circulaire vertical avec passage du soleil sous la terre — incompatible avec une orbite elliptique newtonienne.

La traduction de Falak par « orbite » constitue une projection anachronique qui altère le sens exégétique transmis et brise la cohérence cosmologique interne du texte coranique. Le Coran décrit un Soleil et une Lune nageant dans un milieu fluide (vague suspendue), non gravitant dans le vide spatial.

06 La convergence totale

TermeRacineSensVersets
دَحَا Daḥād-ḥ-wÉtendre, aplanir79:30
سُطِحَتْ Suṭiḥats-ṭ-ḥAplanir, rendre plat88:20
مَدَّ Maddam-d-dÉtendre vastement13:3, 15:19, 50:7
فَرَشَ Farashaf-r-shÉtaler comme tapis2:22, 51:48
بِسَاط Bisāṭb-s-ṭTapis, surface étendue71:19
مِهَاد Mihādm-h-dBerceau, couche plane78:6, 20:53
طَحَا Ṭaḥāṭ-ḥ-wÉtendre immensément91:6

Sept termes, sept racines différentes, un seul champ sémantique : extension horizontale, aplanissement, déploiement bidimensionnel. Le Coran dispose du vocabulaire de la rotondité : kura, mudawwar, mustawdīr, kurawī. Aucun de ces termes n'apparaît dans les descriptions coraniques de la Terre.

Le silence est aussi significatif que la parole. Le Coran utilise sept termes convergents vers l'extension plane et aucun terme de sphéricité. Si Allah avait voulu décrire une sphère, Il disposait du vocabulaire — kura est un mot arabe classique. Il ne l'a pas utilisé. Ce choix lexical divin est un argument en soi.

07 Conclusion : les mots ne mentent pas

L'ampleur de la convergence est sans précédent : 8 dictionnaires sur 800 ans, 9 mufassirīn de toutes les écoles sur 900 ans, 18 traditions rapportées par al-Ṭabarī, 7 termes coraniques, les dérivés morphologiques (al-udḥiyy, al-madḥuwāt, al-midḥāh), le hadith de ʿAlī — et l'absence totale de contre-exemple. L'interprétation concordiste « œuf d'autruche » est une innovation sémantique moderne sans précédent classique.

Les mots arabes du Coran ont des sens précis, documentés par les premiers linguistes et exégètes. Les distordre pour les faire coïncider avec des théories qui changent tous les cinquante ans, c'est diminuer le Coran, pas le défendre.

Références

  1. Ibn Manẓūr (m. 711H). Lisān al-ʿArab, vol. 14, p. 260.
  2. Al-Jawharī (m. 393H). Tāj al-Lughah wa Ṣiḥāḥ al-ʿArabiyyah.
  3. Ibn Sīdah (m. 458H). Al-Muḥkam wa al-Muḥīṭ al-Aʿẓam.
  4. Al-Fayrūzābādī (m. 817H). Al-Qāmūs al-Muḥīṭ.
  5. Al-Zabīdī (m. 1205H). Tāj al-ʿArūs.
  6. Al-Ṭabarī (m. 310H). Jāmiʿ al-Bayān, vol. 24, p. 56.
  7. Al-Rāzī (m. 606H). Mafātīḥ al-Ghayb, vol. 18, p. 476.
  8. Al-Qurṭubī (m. 671H). Al-Jāmiʿ li-Aḥkām al-Qurʾān, vol. 10, p. 2.
  9. Al-Jalālayn (m. 864/911H). Tafsīr al-Jalālayn, p. 765.
  10. Al-Suyūṭī (m. 911H). Al-Iklīl, p. 286.
  11. Al-Shawkānī (m. 1250H). Fatḥ al-Qadīr, vol. 3, p. 136.
  12. Al-Farraʾ (m. 207H) — définition de Falak.
  13. Al-Nasafī, Abū Ḥayyān, al-Ālūsī — jumhūr sur Mawj al-Makfūf.
  14. Dr Muḥammad Ḥasan. Al-Muʿjam al-Ishtiqāqī al-Muʾaṣṣal.