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La mobilité de la Terre attribuée à Ibn Taymiyyah : anatomie d'un taṣḥīf

Le Majmūʿ al-Fatāwā imprimé porte « avec tous ses mouvements » (ḥarakātihā). Trois témoins antérieurs de trois à cinq siècles portent « dans toutes ses parties » (ajzāʾihā). Reconstitution d'une erreur de copie, et de ce qu'on en a tiré.

Terre Etendue | 5 août 2026 |

L'édition imprimée du Majmūʿ al-Fatāwā fait dire à Ibn al-Munādī que la Terre est sphérique « avec tous ses mouvements ». Trois témoins antérieurs de trois siècles portent « dans toutes ses parties ». Un mot, et un avis cosmologique tout entier.

01Ce que porte l'édition imprimée

On lit régulièrement, dans les débats contemporains, qu'Ibn Taymiyyah (m. 728 H) aurait soutenu la mobilité de la Terre. L'unique appui de cette lecture est une phrase de son recueil de fatwas, où il rapporte un consensus attribué à Ibn al-Munādī — Abū al-Ḥusayn Aḥmad ibn Jaʿfar ibn al-Munādī, traditionniste et lecteur du Coran de Bagdad, mort en 336 H.

وكذلك أجمعوا على أن الأرض بجميع حركاتها من البر والبحر مثل الكرة

« Et de même ils ont été unanimes que la Terre, avec tous ses mouvements, de la terre ferme et de la mer, est semblable à une sphère. »

— Ibn Taymiyyah, Majmūʿ al-Fatāwā, éd. Ibn Qāsim, vol. 6, p. 586-587

Le mot en cause est بجميع حركاتها (bi-jamīʿ ḥarakātihā, « avec tous ses mouvements »). C'est de ce seul mot que la thèse dépend : retirez-le, et il ne reste dans tout le corpus taymiyyien aucune trace d'un avis sur la mobilité de la Terre.

En clair

Toute la démonstration adverse repose sur un mot dans un livre imprimé au XXe siècle. Un mot n'est pas rien — mais quand un mot porte à lui seul une thèse, la première chose à faire est de vérifier ce mot dans les manuscrits et chez les auteurs antérieurs. C'est exactement ce que fait cet article.

02Le taṣḥīf : une catégorie classique, pas une échappatoire

Avant de proposer qu'un mot imprimé soit fautif, il faut rappeler que la tradition islamique dispose d'un nom, d'une définition et d'une bibliographie pour ce phénomène. Le تصحيف (taṣḥīf) désigne le fait d'écrire ou de lire un mot avec un sens incorrect en raison d'une ressemblance graphique. Ce n'est pas une commodité polémique : c'est une discipline auxiliaire du hadith, avec ses ouvrages spécialisés.

  • Abū Aḥmad al-ʿAskarī (m. 382 H), Taṣḥīfāt al-Muḥaddithīn — un recueil entier consacré aux mots que les transmetteurs ont mal lus.
  • Ibn al-Dabbāgh, al-Taṣḥīf wa-l-Taḥrīf — la distinction entre l'erreur de points diacritiques (taṣḥīf) et l'altération du squelette consonantique (taḥrīf).

La discipline existe parce que l'écriture arabe le permet : le squelette consonantique (rasm) est ambigu tant que les points ne sont pas posés, et les points sont précisément ce que les copistes omettent, déplacent ou ajoutent. ج, ح et خ partagent un même tracé ; ر et ز aussi.

Honnêtement : entre أجزائها et حركاتها, la ressemblance n'est que partielle. Les deux mots partagent le tracé initial ج/ح suivi d'un ر/ز, un alif médian et la finale ـها ; ils diffèrent par l'alif initial et par la lettre centrale. L'argument paléographique est donc un appui, non une preuve. Ce qui fait la démonstration, c'est la section suivante.

03Trois témoins antérieurs, tous d'accord contre l'imprimé

Le texte que rapporte Ibn Taymiyyah n'est pas de lui : il circule depuis le IIIe siècle de l'hégire. On peut donc le confronter à ses états antérieurs. Trois auteurs le donnent avant lui, et les trois portent أجزائها — « ses parties ».

TémoinMortOuvrageLeçonGrade
Aḥmad ibn Muḥammad ibn Kathīr al-Farghānī~247 HJawāmiʿ ʿilm al-nujūmبجميع أجزائها
« dans toutes ses parties »
D
Aḥmad ibn ʿUmar ibn Rustah al-Iṣfahānī~300 Hal-Aʿlāq al-Nafīsaبجميع أجزائها
reprend al-Farghānī
D
al-Masʿūdī346 HMurūj al-Dhahabبجميع أجزائها
« de la terre ferme et de la mer »
D
Ibn Taymiyyah (rapportant Ibn al-Munādī)728 HMajmūʿ al-Fatāwā, éd. impriméeبجميع حركاتها
« avec tous ses mouvements »
B

Le grade D des trois témoins est un aveu, pas une coquetterie. La source dont nous disposons — un traité en arabe traduit en français, déposé dans notre fonds documentaire — cite les trois auteurs sans pagination ni édition. Nous rapportons donc la collation telle qu'elle nous est transmise, et nous la marquons comme non vérifiée à la source. Les éditions à consulter sont identifiées en fin d'article : le jour où la pagination est établie, ces trois lignes passeront en A ou B, et cette section sera modifiée en conséquence.

Une précision de nom, parce qu'elle prête à confusion et que nous nous y sommes nous-mêmes presque laissé prendre : le « ibn Kathīr » d'al-Farghānī est son propre nasab — le nom de son grand-père. Il n'a rien à voir avec Ismāʿīl ibn Kathīr (m. 774 H), l'exégète du Tafsīr. Al-Farghānī est un astronome de Ferghana, actif à Bagdad au milieu du IIIe siècle de l'hégire, auteur d'un abrégé de l'Almageste.

CE QUE LE TEXTE ÉTABLIT

Trois auteurs antérieurs de trois à cinq siècles à Ibn Taymiyyah donnent la même formule avec أجزائها (« ses parties »). L'unique état du texte portant حركاتها (« ses mouvements ») est une édition imprimée moderne. En critique textuelle, la leçon isolée et tardive n'emporte pas contre trois témoins indépendants et anciens.

04Un avis qui n'avait pas cours

La leçon حركاتها suppose qu'Ibn al-Munādī, au IVe siècle de l'hégire, ait rapporté un consensus sur la mobilité de la Terre. Or, à cette époque, l'avis dominant — chez les ahl al-hayʾaAhl al-HayʾaLes astronomes/philosophes. Partisans de la sphéricité (influence grecque). (les spécialistes de la cosmographie) comme chez les juristes — était celui de son immobilité. Le géocentrisme ptoléméen, qui est le cadre même dans lequel al-Farghānī écrit, tient la Terre pour fixe au centre des sphères.

La difficulté n'est donc pas qu'un auteur du IVe siècle ait pu soutenir la mobilité — quelques-uns l'ont discutée. Elle est qu'il l'aurait rapportée comme un consensus établi et incontesté, ce qui est chronologiquement intenable : c'est faire de l'avis le plus marginal de son temps l'avis unanime de son temps.

05Le silence d'Ibn Taymiyyah, et celui de ses disciples

Deuxième anomalie, et elle est massive. Ibn Taymiyyah a laissé une œuvre considérable : fatwas, épîtres, traités de théologie et de logique. La mobilité de la Terre n'y est jamais mentionnée, jamais discutée, jamais défendue. Aucun de ses élèves ne la lui attribue — pas même Ibn al-Qayyim (m. 751 H), qui l'a suivi pendant quinze ans et qui rapporte ses positions jusque dans le détail.

Un auteur qui aurait tenu pour acquis un consensus sur la mobilité de la Terre aurait eu mille occasions d'y revenir, ne serait-ce que pour l'articuler aux versets qui décrivent la Terre. Le silence total, du maître et de toute son école, est un argument de poids : il indique que la phrase, telle qu'elle est imprimée, ne portait pas ce sens pour ceux qui l'ont lue avant nous.

En clair

Si quelqu'un vous soutient que votre grand-père pensait telle chose, et que rien dans ses carnets, ses lettres, ni dans les souvenirs de ceux qui vivaient avec lui n'en garde trace — la thèse ne tient qu'à la ligne unique sur laquelle elle est fondée. Vérifier cette ligne devient la seule chose à faire.

06Le pluriel impossible : « tous ses mouvements »

La formule imprimée ne dit pas « son mouvement » au singulier. Elle dit bi-jamīʿ ḥarakātihā : « avec tous ses mouvements », au pluriel, et avec le quantificateur jamīʿ qui les embrasse tous.

Attribuer à la Terre plusieurs mouvements distincts est une idée moderne. Rotation diurne, révolution annuelle, précession des équinoxes rapportée à la Terre plutôt qu'au ciel, mouvement du Soleil dans la Galaxie : cette pluralité est le produit de l'astronomie post-copernicienne. Elle n'est pas concevable pour un auteur du IVe siècle de l'hégire, dont le système ne connaît que des mouvements célestes, et une Terre fixe.

Autrement dit : la leçon حركاتها ne rend pas seulement l'auteur hétérodoxe pour son temps ; elle le rend anachronique. C'est le signe habituel d'une contamination du texte par la langue de ses éditeurs.

07Le test de sens : « parties » ou « mouvements » ?

Reste la lecture la plus simple, et peut-être la plus décisive : mettre les deux leçons dans la phrase complète et regarder laquelle veut dire quelque chose. Le contexte, ici, est la forme de la Terre — la phrase précédente porte sur la forme du ciel.

Leçon imprimée — حركاتهاLeçon des trois témoins — أجزائها
« la Terre, avec tous ses mouvements, de la terre ferme et de la mer, est semblable à une sphère » « la Terre, dans toutes ses parties, de la terre ferme et de la mer, est semblable à une sphère »
Qu'est-ce qu'un mouvement semblable à une sphère ? Un mouvement peut être circulaire, pas sphérique. Une partie de surface peut être dite sphérique : c'est un énoncé de forme, cohérent avec le sujet.
Quel rapport entre « la terre ferme et la mer » et des mouvements de la Terre ? La précision devient inintelligible. La Terre a des parties émergées — régions, pays, continents — et des parties immergées — mers et océans. La précision est naturelle.
Le membre de phrase précédent porte sur la forme du ciel. Passer sans transition à la cinématique terrestre rompt le fil. Le parallélisme est exact : forme du ciel, puis forme de la Terre. Une même phrase, un même objet.

La leçon أجزائها n'est pas seulement mieux attestée. Elle est la seule des deux qui produise une phrase intelligible.

En clair

« La Terre, avec tous ses mouvements de la terre ferme et de la mer, est comme une boule » : essayez de vous représenter la chose. Des mouvements en forme de boule, dont certains seraient marins ? La phrase ne veut rien dire. Remplacez « mouvements » par « parties » et tout se remet en place : la Terre a des parties sur la terre ferme et des parties sous la mer, et l'ensemble a la forme dont on parle. Quand une leçon rend une phrase absurde et l'autre la rend limpide, ce n'est pas une question d'opinion.

08Et même si la leçon imprimée était exacte : rapporter n'est pas adopter

Supposons, pour la discussion, que l'édition ait raison et que les trois témoins soient tous fautifs. La thèse adverse ne serait toujours pas établie, parce qu'elle confond deux actes que la tradition distingue soigneusement.

  • Ḥikāya (حكاية) — rapporter le propos d'un autre. C'est ce que fait ici Ibn Taymiyyah : il cite Ibn al-Munādī pour discuter d'un consensus allégué.
  • Iqrār (إقرار) — adopter ce propos pour son compte, par une formule d'assentiment.

Il n'y a dans le passage aucune formule d'assentiment. Le contexte est celui d'un examen : Ibn Taymiyyah rapporte ce qu'on présente comme un accord des savants. Faire de la citation l'avis du citateur revient à attribuer à un juge la position de la partie qu'il entend. Le même raisonnement vaut, symétriquement, pour ceux qui tirent de ce passage un ijmāʿIjmāʿConsensus des savants. Ses critères : imams identifiés, chaîne documentée, absence de divergence. Voir Le « consensus » sur la sphéricité. sur la sphéricité — c'est l'objet d'un article distinct.

09Ce qui reste à vérifier, et comment

Cet article est une pièce de critique textuelle. Il doit donc dire précisément où s'arrête ce qu'il établit.

Ce qui est établi : la phrase imprimée est incohérente avec son propre contexte (section 07), anachronique dans sa formulation au pluriel (section 06), et sans écho dans une œuvre entière ni dans son école (section 05). Ces trois constats ne dépendent d'aucune collation manuscrite : ils se lisent sur le texte imprimé lui-même.

En clair

Il y a deux façons de conclure ce genre d'enquête. La première : « nous avons prouvé que le mot est faux ». La seconde : « nous avons montré que le mot ne tient pas debout dans sa phrase, et nous avons trois témoins contraires que nous n'avons pas encore pu ouvrir nous-mêmes ». La seconde est la vraie, et c'est celle que nous écrivons.

Ce qui n'est pas encore vérifié à la source : les trois témoins antérieurs. Notre collation les reprend d'un traité de seconde main, sans pagination. Voici exactement ce qu'il faut consulter pour clore le dossier.

À vérifierÉdition à consulterCe qu'on y cherche
Ibn Rustah, al-Aʿlāq al-Nafīsaéd. M. J. de Goeje, Bibliotheca Geographorum Arabicorum VII, Leyde, 1892le passage sur la forme de la Terre, et la leçon du mot
al-Farghānī, Jawāmiʿ ʿilm al-nujūméd. J. Golius, Amsterdam, 1669 ; éditions arabes modernesla formule dont Ibn Rustah dit qu'il la reprend
al-Masʿūdī, Murūj al-Dhahabéd. Ch. Pellat, Beyrouth ; éd. Barbier de Meynardchapitre cosmographique d'ouverture
Ibn Taymiyyah, Majmūʿ al-Fatāwāmanuscrits antérieurs à l'édition Ibn Qāsimla leçon manuscrite du mot, si un témoin subsiste

Nous publions ce dossier ouvert plutôt que fermé, avec ses grades et ses trous. Si un lecteur dispose de l'une de ces éditions, la vérification d'une seule ligne suffirait à faire progresser l'article — signaler une correction.

Voir aussi : Le « consensus » sur la sphéricité · Près de cent savants de l'Islam · Un traité ottoman contre la sphéricité (1314 H) · Standards et méthode.

10Sources

  1. Ibn Taymiyyah (m. 728 H). Majmūʿ al-Fatāwā, éd. ʿAbd al-Raḥmān ibn Qāsim, vol. 6, p. 586-587. B — volume et pages, édition consultée en reproduction.
  2. Éclaircissement et explication de l'erreur de la fausse attribution de la mobilité de la Terre à Ibn Taymiyyah, traité anonyme traduit en français, 2 p. Déposé dans notre fonds : content/sources/brut/. C — document paginé, mais ses propres références ne le sont pas.
  3. Aḥmad ibn Muḥammad ibn Kathīr al-Farghānī (m. ~247 H). Jawāmiʿ ʿilm al-nujūm wa-uṣūl al-ḥarakāt al-samāwiyya. D — cité de seconde main, sans pagination.
  4. Aḥmad ibn ʿUmar ibn Rustah al-Iṣfahānī (m. ~300 H). Kitāb al-Aʿlāq al-Nafīsa. D — cité de seconde main, sans pagination.
  5. al-Masʿūdī (m. 346 H). Murūj al-Dhahab wa-maʿādin al-jawhar, chapitre cosmographique. D — cité de seconde main, sans pagination.
  6. Abū Aḥmad al-Ḥasan al-ʿAskarī (m. 382 H). Taṣḥīfāt al-Muḥaddithīn. D — cité comme attestation de la discipline, sans localisation.
  7. Ibn al-Dabbāgh. al-Taṣḥīf wa-l-Taḥrīf. D — idem.
  8. Ibn al-Munādī (m. 336 H). al-Malāḥim, p. 337 — pour l'avis propre de l'auteur auquel le consensus est attribué. B