Dhū al-Qarnayn : confins terrestres et rupture ptoléméenne
Le récit coranique de Dhū al-Qarnayn (al-Kahf 83-98) présuppose une Terre à confins réels. Six exégètes, deux hadiths, et une chronologie de la rupture herméneutique.
Le récit coranique de Dhū al-Qarnayn (al-Kahf 83-98) présuppose une Terre à confins réels. Six exégètes, deux hadiths, et une chronologie de la rupture herméneutique.
01Le verset central : 18:86
حَتَّىٰ إِذَا بَلَغَ مَغْرِبَ الشَّمْسِ وَجَدَهَا تَغْرُبُ فِي عَيْنٍ حَمِئَةٍ وَوَجَدَ عِندَهَا قَوْمًا
« Lorsqu'il atteignit le lieu du coucher du soleil, il vit qu'il se couchait dans une source boueuse (ʿayn ḥamiʾah), et il trouva auprès d'elle un peuple. » Sourate Al-Kahf — 18:86
Deux variantes de lecture authentiques coexistent : ʿayn ḥamiʾah (source boueuse, contenant de la boue noire) et ʿayn ḥāmiyah (source chaude). Les exégètes classiques considèrent ces deux lectures comme complémentaires : la source est à la fois boueuse et chaude.
Le courant concordiste moderne interprète ce verset métaphoriquement : Dhū al-Qarnayn aurait simplement « vu le soleil sembler se coucher dans une source » — une perception visuelle sans implication cosmologique. Examinons ce que disent les premières générations.
02Témoignages des Compagnons
عن ابنِ عبّاسٍ أنَّه كان يقرَأُ: ﴿فِي عَيْنٍ حَمِئَةٍ﴾ ويقولُ: حَمْأَةٌ سَوْداءُ تغرُبُ فيها الشمسُ « Ibn ʿAbbās lisait "dans une source boueuse" et il disait : "c'est une boue noire dans laquelle le soleil se couche." » — Sunan Abī Dāwūd, authentique
Ce hadith est décisif : il attribue directement au Prophète ﷺ la confirmation du sens littéral. Le soleil se couche physiquement dans une source, puis va se prosterner sous le Trône. Sa présence dans le Sunan Abī Dāwūd lui confère une autorité normative pour l'interprétation du verset.« [Le Prophète ﷺ] dit : "Ô Abū Dharr, sais-tu où se couche [le soleil] ?" Je répondis : "Allah et Son Messager savent mieux." Il dit : "Il se couche dans une source chaude." » — Sunan Abī Dāwūd, hadith 4002
03Six exégètes classiques : unanimité littérale
| Exégète | Décès | Méthode | Position |
|---|---|---|---|
| Al-Ṭabarī | 310H | Āthār | Sens apparent des Compagnons — aucune lecture métaphorique |
| Al-Baghawī | 516H | Littérale + nuance | Ne rejette pas la compréhension des Compagnons |
| Al-Qurṭubī | 671H | Cosmologique | Qualifie ce verset de dalīl (preuve) sur la forme de la Terre |
| Abū Ḥayyān | 745H | Philologique | « Nihāyat al-arḍ al-maʿmūra » — extrémité de la terre habitée |
| Ibn Kathīr | 774H | Āthār | Confirme l'authenticité des traditions des Salaf |
| Al-Suyūṭī | 911H | Compilation | Transmission exhaustive sans interprétation métaphorique |
Résultat : Aucun de ces six exégètes, couvrant les trois premiers siècles d'exégèse sunnite, ne propose de lecture intégralement métaphorique du verset 86. Abū Ḥayyān précise que le verbe balagha (atteindre, parvenir) implique l'arrivée à un point terminal — un lieu géographique précis à l'extrémité de la terre habitée.
04Les trois voyages : une Terre à confins
| Voyage | Direction | Ce qu'il trouve | Implication géographique |
|---|---|---|---|
| I — Vers le couchant | Maghrib al-shams | Source boueuse + peuple civilisé | Extrémité occidentale |
| II — Vers le levant | Maṭliʿ al-shams | Peuple primitif sans voile | Extrémité orientale |
| III — Entre deux barrières | Bayna al-saddayn | Yaʾjūj wa Maʾjūj + barrière construite | Au-delà du levant et du couchant |
Ce modèle géographique présuppose des extrémités occidentales et orientales réelles et accessibles. Le verbe balagha implique un point terminal — pas une direction abstraite. C'est cohérent avec une Terre étendue ayant des limites. C'est difficilement réconciliable avec un globe fermé où aucun point ne constitue une « extrémité » absolue.
05Yaʾjūj wa Maʾjūj et la barrière physique
La barrière construite par Dhū al-Qarnayn est décrite avec précision : blocs de fer empilés entre deux montagnes, chauffés jusqu'au rougeoiement, recouverts de cuivre fondu. Le résultat : « ils ne purent ni l'escalader, ni y faire une brèche » (v. 97). Le Prophète ﷺ décrit leur sortie future : « Ils boiront toute l'eau du lac de Tibériade » (Ṣaḥīḥ Muslim 2937). La barrière demeure intacte jusqu'à la fin des temps (21:96).
La localisation de cette barrière est un problème non résolu. Sur un globe, toute la surface terrestre est cartographiée et accessible — or cette barrière n'a jamais été localisée. Sur une Terre étendue à confins, elle se situerait au-delà des zones accessibles — ce qui est cohérent avec l'inaccessibilité documentée.
06Chronologie de la rupture herméneutique
Corrélation significative : L'émergence de la lecture métaphorique coïncide exactement avec l'assimilation de la cosmologie ptoléméenne (IIIᵉ–VIᵉ siècles H). Les initiateurs de cette lecture (al-Zamakhsharī, al-Rāzī, al-Bayḍāwī) appartiennent à des courants théologiques influencés par la philosophie grecque. Aucun savant des trois premiers siècles ne propose cette lecture. La motivation est externe au texte coranique — pas interne.
Période Événement Impact sur l'exégèse Iᵉʳ siècle H Compréhension des Compagnons Unanimité littérale — Ibn ʿAbbās, Abū Dharr, Qatāda IIᵉ siècle H Premières traductions grecques Pas encore d'impact exégétique IIIᵉ siècle H Bayt al-Ḥikma — traduction de l'Almageste Premiers savants influencés (al-Kindī, al-Farghānī) IV–Vᵉ s. H Généralisation de la cosmologie ptoléméenne Adoption par les astronomes (al-Battānī, al-Bīrūnī) VIᵉ s. H Émergence de l'interprétation métaphorique Al-Zamakhsharī (muʿtazilite), al-Rāzī (ashʿarite), al-Bayḍāwī VIIᵉ s. H+ Débat ouvert Coexistence des deux lectures 07Le poème d'Umayya ibn Abī al-Ṣalt : corroboration pré-islamique
فرأى مغيبَ الشمسِ عند غروبِها / في عينِ ذي خُلُبٍ وثأطٍ حَرْمَدِ
« Et il vit le coucher du soleil, au moment de son déclin, dans un œil de boue, noire et bouillante. » — Umayya ibn Abī al-Ṣalt, poète ḥanīf pré-islamique de Ṭāʾif
Ce poème démontre l'antériorité du récit par rapport à la révélation coranique, sa circulation dans le milieu arabe pré-islamique, et la littéralité du coucher solaire dans une source comme norme pré-coranique. Les mêmes termes sont utilisés (ʿayn, boue noire, source chaude). L'existence de récits parallèles dans l'Épopée de Gilgamesh, le Roman syriaque d'Alexandre et les traditions talmudiques s'explique par le principe de continuité prophétique : Allah a envoyé des prophètes à toutes les nations (16:36). Le Coran qualifie lui-même ce récit de dhikr (v. 83) — rappel d'une vérité antérieurement révélée.
08Conclusion : une Terre à confins
Le récit de Dhū al-Qarnayn présuppose une géographie terrestre à confins réels et accessibles. Les six exégètes majeurs rapportent unanimement la compréhension littérale des Compagnons. Les hadiths d'Ibn ʿAbbās et d'Abū Dharr établissent que le soleil se couche physiquement dans une source boueuse et chaude. L'interprétation métaphorique apparaît cinq siècles après la Révélation, corrélée à l'influence ptoléméenne, et portée par des courants théologiques extérieurs à la tradition des Salaf.
Ce récit confirme la cohérence cosmologique interne du Coran : une Terre étendue avec des extrémités, un Soleil qui se couche dans un lieu précis puis va se prosterner sous le Trône, et des peuples isolés aux confins du monde — un monde qui a des confins.
Voir aussi : La Terre dans le Coran · D’une Terre plate à la sphère grecque.
Références
- Sunan Abī Dāwūd, hadith 4002 — témoignage d'Abū Dharr.
- Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, hadith 3348 — Yaʾjūj wa Maʾjūj.
- Ṣaḥīḥ Muslim, hadith 2937 — lac de Tibériade.
- Al-Ṭabarī (m. 310H). Jāmiʿ al-Bayān.
- Al-Qurṭubī (m. 671H). Al-Jāmiʿ li-Aḥkām al-Qurʾān.
- Abū Ḥayyān (m. 745H). Al-Baḥr al-Muḥīṭ.
- Ibn Kathīr (m. 774H). Tafsīr al-Qurʾān al-ʿAẓīm.
- Al-Suyūṭī (m. 911H). Al-Durr al-Manthūr.
- Umayya ibn Abī al-Ṣalt — poésie pré-islamique, rapportée par al-Suyūṭī.
- Ibn Taymiyyah (m. 728H). Mukhtaṣar al-Fatāwā al-Miṣriyyah, p. 579.